mercredi, février 4, 2026
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(Maroc) Ksar El Kébir: plus de 54.000 habitants déjà évacués

Crue du Loukkos à Ksar El Kébir : causes, rôle du barrage, évacuations massives et enjeux de gestion du risque inondation au Maroc

À Ksar El Kébir, le fleuve Loukkos ne se contente plus de traverser la ville : il la redessine, la fragilise et impose un exode massif inédit par son ampleur. En l’espace de quelques jours, plus de 54.000 habitants évacués à titre préventifont vu leur quotidien bouleversé par une crue fluviale d’une intensité rare. Derrière cet épisode spectaculaire se cache une combinaison complexe de facteurs hydrologiques, météorologiques, géographiques et océaniques, révélant les limites structurelles de la gestion du risque d’inondation dans l’une des plaines les plus vulnérables du nord du Maroc.

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🌧️ Ksar El Kébir sous pression : une ville contrainte à l’évacuation

Les scènes observées à Ksar El Kébir rappellent celles des grandes catastrophes fluviales mondiales. Des rues désertées, des quartiers entiers vidés de leurs habitants, des convois de bus affrétés en urgence et des familles déplacées parfois en quelques heures seulement. Depuis vendredi, la montée progressive mais continue des eaux du fleuve Loukkos a imposé une évacuation massive et préventive, touchant aussi bien des zones résidentielles que des campements d’hébergement temporaire, à l’image du site de Douaâ, évacué en urgence le mardi 3 février face à un risque imminent de submersion.

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🌊 Comprendre la nature réelle de la catastrophe : une crue fluviale majeure

Pour appréhender pleinement l’événement, il est indispensable de qualifier correctement le phénomène. Selon Mohamed Jalil, ingénieur météorologiste et hydraulicien, la situation de Ksar El Kébir relève exclusivement d’une inondation fluviale à grande échelle, et non d’un simple épisode de pluies urbaines mal évacuées. L’eau qui envahit la ville ne provient pas des précipitations locales, mais de celles tombées sur l’ensemble du bassin versant du Loukkos, en amont, parfois à plusieurs dizaines de kilomètres.

Cette distinction est fondamentale car elle explique pourquoi les réseaux d’assainissement urbain, même performants, sont structurellement incapables de faire face à une telle crue. Ces infrastructures sont conçues pour gérer des volumes limités et localisés, alors qu’une crue fluviale transporte des débits colossaux, concentrés par le réseau hydrographique et acheminés vers les zones basses.

🗺️ Une plaine fluviale historiquement exposée aux inondations

La vulnérabilité de Ksar El Kébir est profondément enracinée dans sa géographie. Située dans la partie aval de la plaine du Loukkos, la ville repose sur un territoire presque horizontal, où le fleuve circule avec une pente extrêmement faible jusqu’à son embouchure atlantique à Larache. Dans ce contexte, l’eau ne s’évacue pas rapidement vers la mer, mais s’étale latéralement, envahissant champs, quartiers et infrastructures.

Comme le souligne l’hydrologue Amine Benjelloun, cette configuration rappelle celle d’autres grandes plaines fluviales marocaines, notamment celle du Gharb, traversée par le Sebou. Dans ces régions, les reliefs montagneux en amont accélèrent le ruissellement, tandis que l’aval agit comme une vaste zone de stockage temporaire des crues. Historiquement, ces espaces ont toujours été considérés comme des territoires à risque, bien avant l’urbanisation moderne.

🏗️ Le barrage Oued El Makhazine : un amortisseur dépassé

Au cœur du dispositif de régulation du Loukkos, le barrage Oued El Makhazine, mis en service en 1979, joue un rôle stratégique. Destiné à l’irrigation agricole, à l’alimentation en eau potable et à la protection contre les inondations, il permet habituellement d’atténuer les pics de crue en stockant temporairement les volumes excédentaires.

Mais l’hiver actuel a placé l’ouvrage face à une situation hors normes. Depuis plusieurs semaines, le nord du Maroc subit une succession ininterrompue de perturbations atlantiques, saturant les sols du Rif et du Moyen Atlas. Dans ces conditions, la capacité d’infiltration devient quasi nulle, transformant chaque épisode pluvieux en ruissellement direct vers les oueds et le fleuve.

Résultat : le barrage a atteint, puis dépassé, sa capacité de régulation. Lorsqu’un barrage est plein, il cesse d’être un amortisseur et devient un simple point de transit. Les volumes entrants sont restitués presque intégralement vers l’aval, maintenant des niveaux élevés dans la plaine de Ksar El Kébir.

🌊 L’océan Atlantique, facteur aggravant souvent ignoré

À cette équation déjà critique s’est ajouté un élément déterminant : l’état de la mer. Ces derniers jours, une houle atlantique puissante, atteignant par moments cinq à six mètres, combinée à des marées hautes, a créé un effet de retenue à l’embouchure du Loukkos. Ce phénomène agit comme un bouchon hydraulique, ralentissant l’écoulement du fleuve vers l’océan et provoquant une accumulation des eaux en amont.

Ce type d’interaction fleuve-mer est bien connu des hydrologues, mais rarement perçu par le grand public. Il explique pourquoi, même en l’absence de nouvelles pluies locales, les niveaux peuvent continuer à monter ou à se maintenir à des seuils critiques.

🌦️ Une situation météorologique régionale exceptionnelle

La Direction générale de la météorologie confirme que cet épisode s’inscrit dans une configuration atmosphérique régionale de grande ampleur. Un flux humide d’origine atlantique s’est durablement installé sur le nord-ouest de l’Afrique, affectant simultanément le Maroc, l’Espagne et le Portugal. La répétition de pluies parfois intenses sur des sols déjà saturés a considérablement accru le risque de crues fluviales majeures, transformant des phénomènes habituels en événements extrêmes.

🚨 Gestion de crise et mobilisation nationale

Face à l’ampleur du risque, les autorités marocaines ont privilégié une stratégie d’anticipation. Plus de 54.000 personnes évacuées, des établissements scolaires fermés, des infrastructures sécurisées et une mobilisation renforcée des services de secours. Sur Hautes Instructions Royales, les Forces armées royales ont été déployées pour soutenir les opérations d’évacuation, de transport et d’hébergement, garantissant une réponse logistique d’envergure.

🏞️ Peut-on réellement maîtriser le risque d’inondation à Ksar El Kébir ?

Pour les experts, la réponse est sans équivoque : le risque ne peut être supprimé, seulement réduit et mieux géré. Les solutions souvent évoquées, comme les interconnexions hydrauliques ou le renforcement de l’assainissement urbain, sont inadaptées à l’échelle d’une crue fluviale transportant des milliers de mètres cubes par seconde.

L’enjeu est avant tout territorial. Il s’agit de repenser l’occupation du sol, de limiter l’urbanisation dans les zones les plus exposées, d’adapter les normes de construction et de renforcer les systèmes d’alerte précoce, afin d’anticiper les évacuations plusieurs jours avant le pic de crue.

🌤️ Une décrue lente et un retour à la normale incertain

Même lorsque les pluies cessent, la décrue dans la plaine du Loukkos reste lente. Les volumes d’eau stockés dans les zones d’expansion naturelles mettent parfois des semaines à se résorber. Tant que le barrage Oued El Makhazine demeure à un niveau élevé et que les conditions maritimes restent défavorables, le risque persiste.

À Ksar El Kébir, la crise actuelle dépasse l’événement météorologique ponctuel. Elle rappelle avec force que la ville est installée sur un territoire façonné par le fleuve. Vivre avec le Loukkos impose des choix d’aménagement, de prévention et de gouvernance du risque. Car si l’eau finit toujours par se retirer, les leçons qu’elle laisse derrière elle ne peuvent, elles, être ignorées.