Industrie agroalimentaire du Maroc : des failles de gouvernance
Industrie agroalimentaire du Maroc : la Cour des comptes alerte sur des failles de gouvernance et un contrat-programme à l’impact limité
L’industrie agroalimentaire marocaine demeure l’un des socles les plus stratégiques de l’économie nationale, tant par son poids en matière d’emplois que par sa contribution à la valeur ajoutée et aux exportations. Pourtant, derrière ces indicateurs flatteurs, le secteur continue de buter sur des fragilités structurelles profondes. C’est le constat dressé par la Cour des comptes, qui pointe des failles persistantes de gouvernance, un pilotage stratégique insuffisant et une mise en œuvre inachevée du contrat-programme de l’industrie agroalimentaire, compromettant son plein potentiel de compétitivité et de croissance.
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🏭 L’industrie agroalimentaire, un pilier économique majeur mais sous-exploité
Avec près de 2.000 entreprises actives réparties sur l’ensemble du territoire et plus de 272.000 emplois recensés en 2024, l’industrie agroalimentaire marocaine constitue l’un des principaux piliers du tissu productif national. Selon les données consolidées dans le rapport annuel 2024-2025 de la Cour des comptes, le secteur a généré un chiffre d’affaires avoisinant 185 milliards de dirhams, pour une valeur ajoutée estimée à 58 milliards de dirhams. Ces performances représentent à elles seules 27 % de la valeur ajoutée industrielle et près de 4 % du PIB national, illustrant le rôle central de l’IAA dans l’économie du Royaume.
Sur le plan extérieur, les exportations agroalimentaires marocaines ont dépassé 44 milliards de dirhams, soit environ 10 % des exportations nationales. Ce positionnement confère au secteur un rôle stratégique dans la diversification de l’offre exportable et la réduction de la dépendance à certains produits de base. Toutefois, ces résultats macroéconomiques masquent des déséquilibres internes et une capacité encore limitée à monter en gamme et à conquérir durablement de nouveaux marchés.
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📉 Un contrat-programme ambitieux mais privé de vision intégrée
C’est précisément ce décalage entre le poids économique du secteur et ses performances structurelles qui a conduit la Cour des comptes à évaluer la cohérence, la gouvernance et les résultats du contrat-programme de l’industrie agroalimentaire (CP-IAA), signé en avril 2017 pour couvrir la période 2017-2022. L’institution de contrôle relève en premier lieu l’absence d’une vision globale et intégrée pour l’ensemble de la filière agroalimentaire.
Ni le Plan Maroc Vert, axé principalement sur la production agricole, ni le Plan d’accélération industrielle n’ont fixé d’objectifs chiffrés clairs en matière de valorisation de la production agricole ou de développement spécifique de l’IAA. Cette carence stratégique a fragilisé l’alignement du CP-IAA avec les autres politiques publiques, limitant sa capacité à structurer durablement le secteur et à en faire un véritable levier de transformation industrielle.
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🌱 Un périmètre d’action trop restreint face à la diversité des filières
Le rapport souligne également que le CP-IAA n’a couvert qu’une partie limitée des filières agroalimentaires, se concentrant sur certaines jugées prioritaires, notamment l’industrie laitière et celle de l’huile d’olive. Or, ces filières ne représentaient en 2016 que 28 % du chiffre d’affaires et 23 % de la valeur ajoutée totale du secteur, laissant en marge une large fraction des activités agroalimentaires à fort potentiel.
Arrivé à échéance en 2022, après une prolongation par avenant, le contrat-programme n’a toujours pas été renouvelé. Cette absence de cadre stratégique actualisé entretient une forme d’incertitude pour les opérateurs et freine la projection à moyen et long terme des investissements dans l’industrie de transformation agroalimentaire.
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🏛️ Une gouvernance institutionnelle largement défaillante
Sur le plan institutionnel, la gouvernance du secteur agroalimentaire apparaît comme l’un des principaux points de faiblesse relevés par la Cour des comptes. Bien que le CP-IAA ait prévu la mise en place de plusieurs instances de pilotage, dont un comité de pilotage, un comité de suivi et une commission d’aiguillage, leur fonctionnement est resté largement théorique.
Le comité de pilotage, censé être l’instance centrale de concertation entre l’État et les opérateurs privés et présidé conjointement par les ministres chargés de l’agriculture et de l’industrie, ne s’est jamais réuni durant toute la période de mise en œuvre du contrat-programme. Cette absence de pilotage effectif a privé le secteur d’un espace de dialogue stratégique et de prise de décision coordonnée.
📝 Un cadre contractuel profondément remanié en cours de route
Cette faiblesse de gouvernance s’est traduite par des modifications substantielles du cadre contractuel initial. Deux avenants successifs ont conduit à l’abrogation de 41 % des articles du CP-IAA et à la modification de 48 % d’entre eux. Ces ajustements ont entraîné l’annulation de mesures considérées comme prioritaires, notamment dans les domaines de la normalisation, de la prospection des marchés, de la qualification des ressources humaines, de l’innovation et de la modernisation des circuits traditionnels de distribution.
Selon la Cour des comptes, ces changements ont contribué à diluer les objectifs initiaux du contrat-programme et à réduire son impact structurel sur la compétitivité globale de l’industrie agroalimentaire.
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💰 Un déséquilibre financier au détriment de l’État
Le volet financier du CP-IAA met en évidence un déséquilibre marqué entre les engagements publics et privés. Le coût global des actions programmées s’élève à 12,37 milliards de dirhams, dont 33 % à la charge de l’État, soit environ 4 milliards de dirhams, et 67 % à mobiliser par le secteur privé, pour un montant de 8,37 milliards de dirhams.
À fin décembre 2024, les financements effectivement engagés atteignaient 8,13 milliards de dirhams, représentant 66 % de l’enveloppe globale. La contribution des professionnels s’est révélée largement avancée, avec 82 % de l’investissement privé réalisé, soit 6,84 milliards de dirhams. En revanche, la participation de l’État n’a pas dépassé 32 % de l’engagement prévu, pour un montant de 1,28 milliard de dirhams, accentuant le déséquilibre dans le partage de l’effort financier.
📊 Des résultats inégaux et des filières à deux vitesses
Entre 2017 et 2022, 466 dossiers d’investissement ont été déposés dans le cadre du CP-IAA. À fin 2024, seuls 48 % des projets avaient été achevés, pour un montant de 4,3 milliards de dirhams. En parallèle, 21 % des projets étaient encore en cours, représentant 2,5 milliards de dirhams, tandis que 31 % ont été résiliés, abandonnés ou rejetés, principalement en raison de désistements ou du non-respect des délais contractuels.
Les performances varient fortement selon les filières. La transformation des fruits et légumes affiche des résultats globalement satisfaisants, notamment dans le conditionnement et le stockage frigorifique, avec des taux de réalisation dépassant les objectifs initiaux. À l’inverse, les projets liés aux produits innovants, aux technologies de transformation avancées ou à la valorisation des dattes n’ont pas abouti.
Les exportations agroalimentaires reflètent la même hétérogénéité. Certaines filières, comme les pâtes et couscousou les olives conditionnées, ont largement dépassé leurs cibles, tandis que la biscuiterie, chocolaterie et confiserie n’a atteint que 21 % de son objectif. Aucun projet significatif n’a été concrétisé dans les produits laitiers et avicoles, pourtant stratégiques pour la sécurité alimentaire et la substitution aux importations.
🔎 Une refonte stratégique devenue incontournable
Au terme de son évaluation, la Cour des comptes estime que la mise en œuvre partielle du CP-IAA a limité son impact structurel sur la compétitivité de l’industrie agroalimentaire marocaine. Dans un contexte marqué par les défis de la souveraineté alimentaire, de la montée en gamme industrielle et de la conquête de nouveaux marchés, ces constats posent avec acuité la question d’une refonte profonde de la stratégie agroalimentaire nationale, tant en matière de gouvernance que de ciblage et de priorisation des investissements publics, afin de permettre au secteur de jouer pleinement son rôle dans la transformation économique du Royaume.
