Le GNL pour renforcer la souveraineté énergétique du Maroc
Privé de réserves gazières significatives mais confronté à des impératifs croissants de sécurité énergétique, le Maroc a engagé ces dernières années une reconfiguration profonde de sa stratégie d’approvisionnement. L’option du gaz naturel liquéfié (GNL) s’est progressivement imposée comme un choix structurant, à la croisée des enjeux de souveraineté énergétique, de compétitivité industrielle et de positionnement géostratégique régional. L’arrêt du gazoduc Maghreb-Europe, consécutif à la décision unilatérale de l’Algérie, a agi comme un révélateur brutal de la vulnérabilité énergétique du Royaume, mais aussi comme un catalyseur d’une transformation accélérée et assumée, analysée notamment par le magazine économique Challenge.
🔵 Le choc du gazoduc, point de départ d’un virage stratégique
La fermeture du gazoduc Maghreb-Europe a marqué une rupture majeure dans le paysage énergétique marocain. Du jour au lendemain, le Royaume s’est retrouvé privé d’un axe d’approvisionnement historique, essentiel au fonctionnement de ses centrales électriques et à l’équilibre de son mix énergétique. Loin de céder à l’urgence, les autorités marocaines ont opté pour une réponse rapide et structurée, en inversant les flux du gazoduc reliant l’Espagne au Maroc. Cette solution transitoire a permis d’assurer la continuité de l’approvisionnement tout en préparant le terrain à une stratégie plus ambitieuse, centrée sur le développement d’un marché national du GNL.
Ce tournant a fait émerger une conviction forte au sommet de l’État : la sécurité énergétique ne peut plus reposer sur des dépendances unilatérales, mais doit s’appuyer sur la diversification des sources, la flexibilité logistique et l’intégration aux marchés mondiaux.
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⚡ Une priorité nationale portée par la transition énergétique
Le développement du gaz naturel est ainsi devenu un pilier central de la politique énergétique marocaine. La ministre de la Transition énergétique et du Développement durable, Leila Benali, a détaillé à plusieurs reprises devant le Parlement une vision globale visant à structurer un véritable écosystème du GNL. Cette stratégie ne se limite pas à l’importation de gaz, mais ambitionne de bâtir une chaîne de valeur complète, intégrant stockage, regazéification, transport et distribution.
Selon la ministre, l’émergence d’un marché national du GNL permettra de réduire la facture énergétique, de renforcer la compétitivité des entreprises, de soutenir la relance industrielle et de créer des emplois qualifiés. Le gaz est ainsi conçu comme une énergie de transition, complémentaire aux énergies renouvelables, capable d’accompagner la décarbonation progressive de secteurs clés tels que l’industrie lourde, la production électrique et les transports.
🏗️ Des infrastructures structurantes pour un marché du GNL compétitif
Cette ambition s’est concrétisée par la signature, en mars 2024, d’un mémorandum d’entente réunissant plusieurs départements stratégiques, dont la Transition énergétique, l’Économie et les Finances, l’Intérieur ainsi que l’Équipement et l’Eau. Cet accord fondateur pose les bases institutionnelles du développement des infrastructures nécessaires à un marché du gaz naturel liquéfié moderne et intégré.
Il prévoit notamment la création d’unités de stockage et de regazéification, de terminaux d’importation et de réseaux de transport capables d’alimenter les principaux pôles industriels du pays. Si le Maroc ne dispose pas de ressources gazières comparables à celles de certains pays africains, sa situation géographique, à la jonction de l’Europe, de l’Afrique et de l’Atlantique, ainsi que la performance de ses ports, constituent des atouts déterminants, souligne Challenge.
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🌍 Le Maroc, futur hub régional du GNL en Méditerranée occidentale
Au-delà de la sécurisation de ses besoins internes, le Royaume affiche une ambition plus large : se positionner comme un hub régional du GNL. Cette stratégie s’inscrit dans un contexte mondial particulièrement favorable. Selon les projections de Bloomberg, l’offre mondiale de GNL devrait atteindre 594 millions de tonnes à l’horizon 2030, soit une hausse de 42 % par rapport à 2024. Une dynamique qui ouvre des perspectives inédites pour les pays capables de capter et de redistribuer ces flux.
Le Maroc entend tirer parti de cette évolution, notamment en lien avec des projets structurants comme le futur gazoduc Nigeria-Maroc, appelé à renforcer son rôle de carrefour énergétique entre l’Afrique subsaharienne et l’Europe. Cette ambition se traduit déjà par une forte concurrence internationale autour des projets d’infrastructures portuaires et gazières marocains.
🚢 Une compétition internationale autour des projets marocains
Depuis le lancement des appels d’offres en avril 2025, plusieurs acteurs mondiaux majeurs du secteur se sont positionnés pour accompagner le Maroc dans le déploiement de ses infrastructures GNL. Le groupe américain Energos, le consortium nippo-turc Karmol, le hongrois MOL Group ou encore le brésilien BW Energy figurent parmi les candidats intéressés.
Le premier projet emblématique de cette stratégie est l’unité flottante de stockage et de regazéification prévue au port de Nador West Med. D’un coût estimé à 273 millions de dollars, cette installation devrait entrer en service dès 2027 et constituer la pierre angulaire du dispositif national. Plusieurs délégations étrangères sont attendues dans les prochaines semaines à Rabat pour finaliser les discussions avec les autorités marocaines.
🔥 Le GNL, une énergie de transition au cœur des mutations mondiales
Le choix marocain s’inscrit dans une tendance globale de fond. Depuis 2022, le marché mondial du GNL connaît une expansion rapide, portée notamment par la volonté européenne de réduire sa dépendance au gaz russe. Selon le GIIGNL, le commerce mondial du GNL a atteint 401 millions de tonnes en 2024, en progression de 2,1 % sur un an.
Transporté par méthaniers et regazéifié dans des terminaux spécialisés, le GNL alimente aujourd’hui l’industrie, la production électrique, le chauffage urbain et le transport maritime. Moins émetteur de CO₂ que le fioul lourd, il est considéré comme une solution intermédiaire crédible pour accompagner la transition énergétique, en attendant la montée en puissance des énergies renouvelables et de l’hydrogène vert.
🌱 Une stratégie à la fois économique, énergétique et géopolitique
Pour le Maroc, le gaz naturel représente bien plus qu’une simple alternative énergétique. En se positionnant à la fois comme consommateur, plateforme logistique et intermédiaire régional, le Royaume ambitionne de s’inscrire durablement au cœur du marché énergétique méditerranéen et africain. La conjoncture internationale, marquée par la guerre en Ukraine et la recomposition des équilibres énergétiques mondiaux, confère à cette stratégie une dimension géopolitique évidente.
À travers le GNL, le Maroc entend sécuriser ses approvisionnements, renforcer sa souveraineté énergétique, attirer des investissements structurants et consolider sa trajectoire de transition énergétique. Un pari stratégique qui pourrait redessiner durablement sa place dans l’architecture énergétique régionale.
